Salomon de la broue d’abord page du comte d’Aubijoux, puis écuyer du duc d’Epernon devient écuyer ordinaire de la Grande Ecurie du Roi (sous Henri III). Il fut, tout comme Pluvinel, l’élève de Pignatelli, et c’est à ce gentilhomme gascon que l’on doit le premier traité d’équitation en français : « Des préceptes du Cavalerice françois », qui paru à La Rochelle en 1593. Ce livre, composé de trois partie, est extrêmement complet et il atteste d’une grande psychologie et d’observation, outre le talent, du sieur de la Broue. Ce dernier introduit le terme italien de « cavalerice » pour désigner l’homme de l’art et le différencier de l’homme de guerre qui est l’écuyer. -La douceur En cette époque de Renaissance, La Broue semble très proche de la philosophie humaniste de Montaigne(1533-1592) qui disait que "l'art de vivre" doit se fonder sur une sagesse prudente, inspirée par le bon sens et la tolérance. Lorsqu’il traite du dressage du jeune cheval (toujours pour la guerre), il ne fait allusion qu’à la douceur et la patience. Tout comme un éthologue, il explique parfois leurs angoisses par leurs comportements naturels en libertés. « Quelquefois au lieu d’aller en avant, selon l’action et le vouloir du Chevalier, ne s’arrêtent ou reculent, ou ne fasse quelque autre sottise. La première cause de cette désobeisance procède de l’habitude qu’ils ont pris dès leurs naissance à suivre leurs mères et d’être en liberté dans les haras, et ordinairement en compagnie de plusieurs juments et poulains.. » Rappelant au, passage que pour le jeune cheval, il s’agit d’une « liberté perdue ». Aussi préconise t-il très souvent l’usage d’un « leader » déjà bien dressé et fort calme, ainsi que l’aide de la nourriture. Il ponctue son livre d’anecdotes, expliquant comment il vient à bout de certains vices ou phobies. Si un cheval a une peur atroce des drapeaux et du tambour, si bien qu’il se jette partout, La Broue installe alors des drapeaux dans toute l’écurie, et dans la mangeoire et il finit par remplacer les baguettes par des carottes jusqu’à ce que le cheval aille de lui-même vers l’ancien objet de sa crainte. Un autre animal a peur des armes, il fait faire une statue de toile, pleine de foin, semblable à la forme d’un homme avec une friandise à la pointe de l’épée. Salomon de la Broue, tout en faisant preuve d’ingéniosité, prend son temps dès qu’un cheval le nécessite, usant toujours de patience, il ne veut pas dégoûter les chevaux qu’il trouve si souvent gâchés dans leurs jeunes âges, « afin de conserver, tant qu’il sera possible, le courage naturel et l’allégresse, qui est l’une des notables considérations de cest art ». Une grande partie du dressage du cheval se trouve « en campagne », c’est à dire d’extérieur, avec des sauts de fossés, des participations aux chasses, afin de mieux connaître son cheval au milieu des autres, et aux jeux de bagues. ( jeu d’adresse où l’on utilise une lance) Lorsqu’il explique l’exécution de mouvements ou de sauts d’école, il consacre à leur suite différent chapitre de défenses que peut rencontrer le cavalier, ainsi que leurs solutions .

Salomon insiste sur le fait, que pour être un bon et beau « cavalerice » il faut donner cette impression de facilité et d’aisance « Car une chose doit être estimée qu’en tant qu’elle est faite gaiement et avec facilité », tout en respectant les capacités et l’intégrité physique du cheval. Le « cavalerice » chausse très long, dans la selle à piquer, le talon plus bas que la pointe du pied, cuisses collées au cheval, main de bride à hauteur du coude, la gaule haute dans la main droite, les épaules en arrière, la tête droite. Lorsqu’un cheval pose des problèmes, il s’interroge sur ce dernier, soucis de vue ou douleur physique « mal de reins ou de hanches, une courbe et mesmes des eparvins », pensant avec raison qu’une mauvaise volonté peut naître de souffrances ou de malformations, insistant sur le fait qu’il « serait trop grande erreur de vouloir contraindre la nature à plus qu’elle ne peut » -La bouche du cheval Lors du dressage des jeunes chevaux, il utilise d’abord le caveçon, puis l’association du caveçon et du mors de bride, pour ne finir qu’avec ce dernier. « les cordes du caveçon et les rênes étant ordinairement tenues assez longues et hautes, allégé rissent la bouche et relève la tête du cheval…les cordes et rênes étant tenues assez basses et serrées, elle ramèneront et assureront les têtes et bouches qui seront trop vagues…et la médiocrité de ces deux postures de bras et de main et de ces deux mesures de cordes et de rênes, pourra allégérir et assurer ensemble les têtes et les bouches communes. » Pour Salomon, la légereté est associé à la fixité, contrairement à beaucoup d’autres qui imagine que l’appui à pleine main assure la fermeté de la tête. Il n’utilise pas la bride pour contraindre le cheval au ramener, l’attitude recherchée sera obtenu par les bonnes leçons qui allégeront le cheval. Il préconise d’ailleurs l’usage de mors doux et simple. Il avait remarqué que son maître Pignatelli, dressait tous ses chevaux avec la même embouchure, la plus simple soit-elle, et cela avec plus de résultat que les autres écuyers. Cela impliquant bien qu’il réussissait par sa science et non pas par l’artifice. « Si telles choses étaient faisables nous dresserions les chevaux et les hommes avec beaucoup moins de temps et de peine, sans partir de la boutique de l’éperonnier, en ordonnant des mors qui eussent cette propriété miraculeuse, d’apprendre en un instant à l’homme et au cheval, ce qu’il n’aurait encore sue et même ce qui serait hors de leur capacité naturelle » Souvent il est amené à « réparer » les bouches de certains chevaux, c’est pour cela qu’il préfère l’usage d’un mors doux à petite liberté de langue afin de ne pas les offenser.

-Le ramener Salomon utilise les « parers », c’est à dire les arrêts sur les hanches, pour alléger le cheval. Lorsque le cheval est capable de tourner aux deux mains, avec souplesse, il utilise cet exercice en formant « la vraie et nécessaire courbure de l’arc du col », fréquemment et sans violence, les faisant reculer de quelques pas après les parers, le reculer est alors proportionnels à l’appui et l’obéissance du cheval. Plus il « s’allégerit de devant et soutien sa tête de soi », plus l’exercice sera bref. -La décomposition du mouvement Le cheval doit être en équilibre lors de sa mise en main et cela avant la mise en mouvement, aussi, lors des exercices, il recommande de ne pas finir un mouvement mal commencé. C’est ainsi qu’il introduit les voltes carrés. Le cavalier faisant au départ exécuter à son cheval des voltes carrées par morceaux avant de les exécuter complètes, les rétrécissant par la suite pour arriver jusqu'à la volte ronde. Il s’agit alors « de la décomposition de la force et du mouvement », que l’on retrouve chez Baucher dans sa deuxième manière. La Broue illustre ainsi toute une partie de son livre de graphiques géométriques, si précis, qu'ils aident à la compréhension du mouvement. (voir dessin)

Cette ouvrage est très instructif. Il nous permet de constater que le fondement de notre équitation s’y trouve. Il laisse entrevoir, le « calme, en avant et droit » du général L’Hotte, l’emploi du reculer, qui sera précisé par La Guérinière, et la « décomposition de la force et du mouvement », de Baucher deuxième manière. De plus, La Broue apparaît comme un véritable homme de cheval, respectant l’intégrité physique et morale de ce dernier. Préconisant la douceur et le calme, considérant chaque animal comme un cas différent. Un livre à lire ou relire, sachant toutefois qu’il est écrit en « vieux françois », et que malgré un agréable format d’origine respecté par les éditions Manucus, cela nécessite patience et courage pour le lecteur.

selle-1.jpg

Dessin d'une "selle moderne" représentée et conseillée par Salomon de La Broue.

mors.jpg

Dessin d'un mors simple qu'il préconise pour le dressage du cheval.

Remerciements à Patrice Franchet d'Espèrey, Ecuyer du Cadre Noir, docteur en science de l'éducation et responsable du centre de documentation de l'Ecole Nationale d'Equitation. Article parut avril 2004. Cheval pratique n°169